Music for Noh orchestra, Motoaki Takenouchi ou le pari fou entre Orient et Occident

Music for Noh orchestra, Motoaki Takenouchi ou le pari fou entre Orient et Occident

par Yacine Synapsas

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Il y a des musiciens de l’ombre que l’on ne soupçonne pas. Il ne s’agit pas d’artistes déchus ou maudits, mais plutôt des artistes souvent très talentueux, loins du star system. Est-ce une règle ou une loi ? On s’en fout. Ici, le propos est à la découverte d’un objet de talent, parvenu de l’autre bout du monde. Motoaki Takenouchi sort Music for Noh and Orchestra. Je n’en apercevais que de fines brindilles. L’objet-faune est reçu par courrier. Il en question se présente sous un double cd, boitier cristal, à l’ancienne. La pochette est d’une étrange et noble sobriété, classieuse, très loin des pochettes racoleuses actuelles. Une fois l’objet-disque en platine ? il manque un mot là, une forêt envoûtante aux multiples lumières s’offre à nos pieds. C’est un genre de « disque-monde ».

Motoaki Takenouchi, un talent multi-facettes

10497134_660443790711539_8383958062424473154_oPrincipalement reconnu pour ses travaux dans le domaine de la musique de jeux vidéo dans les années 1990, Motoaki Takenouchi se fait remarquer sur la bande sonore des jeux Shining Force II: Ancient Sealing et Shining Force Cd pour lesquels il a également composé une suite orchestrale. Il a travaillé pour les compagnies Sega, Enix, Climax Ent. et Game Arts. Dès ses premiers travaux, notre homme avait une approche compositionnelle englobant rock progressif et jazz fusion. Contre toute attente de l’époque des Soundchips, à l’instar d’un Tim Follin, il signe « des temps impairs », où de magnifiques lignes musicales flottent et se marient aux syncopes. Ses choix harmoniques frottent parfois entre consonance et dissonance : une joie et une nouveauté pour les oreilles de joueurs ! J’ai découvert ce compositeur dès 1993 avec son travail dans le jeu vidéo pour Landstalker: The Treasures of King Nole. J’étais gamin, et je me suis dit, « là il se passe autre chose musicalement », confirmant plus tard mon goût pour certains albums d’ELP, Zappa, Happy the man. Au milieu des années 90, il passe le cap des consoles CDs plus puissantes où il offre les réalisations de Shining Wisdom et surtout en 1998 Gungriffon: The Eurasian Conflict. J’ai retrouvé notre homme pour une interview sur la musique et le jeu vidéo et il a eu l’extrême gentillesse de me répondre, et de me donner ses actualités musicales.

Actuellement  il compose et joue actuellement des claviers sous le pseudonyme de « DJ » dans  Autumn-Willow River, un groupe de J-Pop (comprenez pop japonaise) assez funky. Nos amis viennent de sortir « Jewerly Box ». La pochette rose bonbon peut dérouter, mais elle appartient aux codes du genre. Un opus qui s’écoute facilement, s’adressant au-delà d’une «clichétitude » d’un genre parfois trop usité, car de forts accents jazz, latin, voire rock-prog se dévoilent par-ci par-là. La section instrumentale joue sévèrement bien, la chanteuse est brillante. Le mix manque parfois de batterie mais les parties soli et instrumentales s’envolent de bon gré. Les chansons sont sucrées et rythmées. On pense aux journées ensoleillées.

Et tout récemment il décide de sortir un CD d’un genre « Antigone ». Music for Noh orchestra, Motoaki Takenouchi est une véritable fusion du théâtre Noh avec des oeuvres de la musique occidentale. Et quand le mot fusion est évoqué, ce n’est pas du simple collage vite fait mal fait. C’est une musique tellement contemporaine que je ne peux vous expliquer. Je tenterai quand même car je ne suis pas vache. C’est une galette qui sort de W. Mastering Studios au Temple dédié d’Arakawa, et qui ouvre un chant musical pertinent. Mais le théâtre Noh, qu’est-ce donc ?

Le Nô : conception différente du théâtre

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Le Nô/Noh est le style le plus classique de théâtre nippon, nouant drame lyrique, aux accents religieux et aristocrates dès le XIVème siècle. Ses pièces incluent des acteurs masqués, au jeu épuré et codifié. Ceux-ci sont accompagnés par un petit ensemble et un choeur. Le geste, la parole et le chant s’unifient en une stylisation, qui peut évoquer plus tard les traces du sprechgesang (parlé/chanté) allemand du XXème. Le terme Nō signifie « pouvoir/capable de ». Il prend ses sources dans les danses ritualisées et les récits mythiques théâtralisés. C’est Zeami Motokiyo (auteur et chorégraphe d’époque) qui codifie le genre. Les caractères affichent des somptueux costumes et des masques impressionnants. Le rôle du masque est important, les acteurs y changent symboliquement de personnalité. Parmi les masques, il y a celui de la vengeance. La gestuelle est stylisée et entrecoupée d’arrêts prolongés dans le temps, accroissant lyrisme, drame et intensité.

Pour guider l’auditeur voici quelques indications :
L’Utai est un chanteur leader, ayant acquis une solide expérience. Il a le rôle de soliste.
Le Ji utai représente le groupe de chanteurs suivant le maitre/Utai.
Le nōkan est la flûte utilisée par le fuekata (joueur de flûte). Fabriqué à partir de bambou, chaque nōkan est un peu unique et répond à une échelle non tempérée. Un petit tube est inséré entre l’embouchure et les trous pour les doigts, appelé nodo ou «gorge». Il confère au nōkan sa qualité sonore unique. ( ref www.no-lelivre.com/9.html)

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Je vous l’avoue les amis, Musique pour Noh et orchestre/Motoaki Takenouchi m’a ravagé la tête. Quel bonheur, quelle passion ! La meilleure découverte 2015 à mon goût (même si l’année n’est pas finie, le reste va devoir s’accrocher). Motoaki Takenouchi a réussi le pari fou de mêler la musique du post romantisme, des poèmes symphoniques chers à nos aïeux européens avec la musique du théâtre traditionnel de sa terre. Et ce post romantisme n’est pas du simple copié-collé, Takenouchi-san a sa propre maturité d’écriture compositionnelle, clignant des paupières dans certaines parties de ses travaux pour les anciens jeux vidéo d’aventures Rpgs, mais révélée.
Les timbres orchestraux sont effectués par des logiciels et de gros claviers aux banques orchestrales mais mixés d’une telle façon avec les chanteurs et percussionnistes du théâtre japonais que toute froideur est écartée.
Le voyage s’effectue à double cd, donc à double face. Le premier voyage est martial, torturé, plaintif, inouïe mais jamais grotesque. Malheureusement, je n’ai pas les traductions des titres japonais mais chaque piste se suit comme un rite, une initiation, et offre comme au théâtre un tableau unique, une clairière en eaux troubles.

La façon très particulière de chanter, quand on ne connait pas le genre, peut surprendre voire effrayer des oreilles occidentales novices. Mais quel enchantement dès que nous franchissons le 2ème pas. Le meilleur et le moins simple, c’est de se faire le double cd à l’envers, car il reprend chronologiquement le travail du maître.

CD2, titre 9 : « L’aube » pour et orchestre à cordes (2008). Ici le nōkan se mêle parfaitement aux arrangements des cordes. Le mélange tempéré/non tempéré opère bien. Cette aube rappelle les pièces les plus mystérieuses de Landstalker (Torchlight) ou Shining force series, mais en plus poussée et en magnifiée.

CD2, track 6/7/8 : Trio dodécaphonique pour nōkan, clarinette et basson (2008). Une belle étude pour 3 instruments et 3 mouvements en dodécaphonisme (les 12 tons chromatiques joués dans la même phrase musicale). Takenouchi arrive à unir des couleurs enjouées, et propose des répétitions, en imitations d’intervalles justes, ce qui permet une colorisation à la fois modale et adoucie, à contrario de l’école allemande du XXème. La pièce pour Nokhan, clarinette et basson du 2ème cd est étonnante et résulte d’une atonalité aux accents du soleil levant, chère à Tokemitsu.

CD2, track 2/3/4/5 : Suite pour Noh et orchestre (2009), est immanquablement la pièce la plus douce de cette grande expédition harmonieuse. La flûte propose dès l’ouverture un leitmotiv d’une force poignante. Tel un repos ésotérique, L’évocation d’un réveil de l’âme peut refléter les travaux de Joe Hisaishi ou Riuchi Sakimoto, mais sans pour autant les copier. Le 3ème mouvement est la pièce la plus martiale, rappelant fortement les bourrasques de Shining force2. Le mouvement 4 offre une résonance et boucle sur le 1er. Tel un matin calme. L’ensemble de cette pièce repose sur la barque du petit jour où une sérénité puissante s’offre à l’oreille. CD2, track 1 : 1 : « GIONSYOJA » pour Utai, violon et orchestre (2010) est certainement la pièce la plus « occidentale » du voyage. Elle permet également une transition entre les deux faces de celui-ci. Son ouverture martiale laisse place à l’Utai une certaine douceur plaintive. Et l’orchestration est traitée d’une manière plus classique.

CD1 : track 1 à 4 : « KOKAJI » (petit forgeron) pour Utai  et orchestre (2011)

Certainement Takenouchi-san au sommet de son art. La pièce la plus étonnante et la plus mystérieuse. C’est une entrée en matière qui peut être déroutante pour une oreille non avertie, mais en termes d’écriture et d’orchestration, la plus belle. Cette suite de quatre mouvements est un voyage fantastique. Par exemple, j’ai retenu la  piste 4 « Nochiba » évoquant un voyage apaisé et fantomatique. Certaines intonations, phrasés de voix fusionnent parfaitement avec les couleurs d’accords et forment une beauté rare et plaintive Ceci est la grande force de Takenouchi : il réussit sur une chaque inflexion de voix, à placer la bonne harmonie. Les pièces trouvent leur équilibre entre passage dépouillés, et séquences riches chanteurs, masse orchestrale et percussions, Ça se croise et ça fusionne, sans jamais dérailler.
Quand toutes les voix chantent ensemble, c’est un berceau flottant de fantômes mâles qui trainent au dessus de nos lits. Dès lors nous sommes entre angoisse, émoi et extase. Et quand c’est une voix seule qui reprend, une émotion plaintive et solennelle, nous serre la gorge. De ce que l’on retrouve des anciens jeux sur consoles, c’est le goût pour la couleur, l’accord choisi soigneusement alors qu’il peut choquer. On se rappelle les travaux de Schoenberg (1ere période), Janacek ou Guillaume de Machaut. Si ces compositeurs vous parlent, vous apprécierez fortement (je l’espère) le travail de Motoaki Takenouchi..
La réalisation des travaux s’est faite d’une manière dé chronologique, ce qui permet d’aborder le cd avec son travail le plus abouti (à mon goût) et de continuer le voyage musical et mystique vers un intérieur tissé de soie..
Attention, Music for Noh orchestra, Motoaki Takenouchi est au-delà de la musique des RPG japonais ou des poèmes symphoniques vu à la sauce manga. C’est une vraie expérience musicale, inouïe et inédite. Le travail du Sound Composer est remarquable, de Landstalker à Gun griffon, mais ici, ce sont 2 faces du monde qui se parlent, se cherchent et s’amourachent.
Music for Noh orchestra, Motoaki Takenouchi offre une perle noire d’une rareté épurée de tout cliché. C’est un voyage musical que tout mélomane curieux, ouvert aux continents et au temps, doit s’offrir. Un pari réussi Takenouchi-san !

Yacine Synapsas

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Et pour la technique et les coulisses : Musique pour Noh et orchestre/Motoaki Takenouchi / base de Takeuchi, 2 disques/13 titres

  • Disque 1
    « KOKAJI » (petit forgeron) pour Utai (choeur ?) et orchestre (2011)
  • 1 Maeba (la première moitié) 17 ‘ 23″
  • 2 Maeba (la première moitié) à 5 ‘ 59″
  • 3 Maeba (la première moitié) 3 13 ‘ 46″
  • 4 Nochiba (la seconde moitié) 13 ‘ 00″
  • Disque 2
    1 : « GIONSYOJA » pour Utai, violon et orchestre (2010) 15 ‘ 23″
    Suite pour Noh et orchestre (2009)
  • 2 : I  Shizuku 5 ‘ 49″
  • 3 : II  Homura 3 ‘ 26″
  • 4 : III Saki : Usuginu 9 ‘ 53″
  • 5: IV Haruka 5 ‘ 48″
  • Trio dodécaphonique pour nōkan, clarinette et basson (2008)
  • 6 : 1er mouvement 2 ‘ 18″
  • 7 : 2ème mouvement 1 ‘ 36″                                                                                                                         8 : 3ème mouvement 2 ‘ 37″
  • 9 « L’aube » pour nōkan et orchestre à cordes (2008) 13 ‘ 02″

Compositions originelle : Takeuchi Akira. Chant : Kasaya  Disc1

(Disc2-1) Violon : Ishimura  (Disc2-1). Utai : Taro 杉信 (Disc2-2, 3, 4, 5)

Tambour : Sowa Naofumi Yasuo (Disc2-2, 3, 4) Tambours :  Taniguchi (Disc2-2,3,4). Percussions : Maekawa Mitsunori (Disc2-2, 3, 4, 5) Tubular bells : Xiyuan shang (Disc2-6.7.8.9)

Produit et réalisé par Motoaki Takenouchi. Enregistré par Nao Nishihara au Nichibunken Hall (Disc2-2, 3, 4, 5). Enregistré et mixé par Motoaki Takenouchi au DJ STUDIO. Masterisé par Hideshi Arakawa au Studio du Temple dédié  (http://sennenji-Studio.com). jaquette conçue par 443

Les oeuvres de Motoaki Takenouchi peuvent être commandées en ligne : http://taketake.CC/arwcart/Cart.cgi