Achille Bock

Au fond du trou

Le FRAC Nouvelle-Aquitaine est particulièrement heureux d’accueillir aujourd’hui le travail d’Achille Bock, dont la pratique photographique s’inscrit depuis près de trois décennies dans une réflexion exigeante sur les politiques du creux, les régimes contemporains de l’effondrement et la phénoménologie de l’excavation.

Arrière-petit-fils du peintre hollandais Théophile Bock, figure méconnue de l’école néo-terrestre flamande, Achille hérite moins d’une tradition picturale que d’une manière d’habiter le regard depuis son envers. Là où son ancêtre explorait les marges du paysage, lui choisit d’en documenter les interruptions.

Chez Bock, le trou n’est jamais un motif.

Il est une hypothèse.

Une manière d’interroger les modalités d’apparition du réel lorsque celui-ci consent enfin à manquer.

Cette absence productive traverse l’ensemble de son œuvre depuis sa première série, Dépressions contrôlées (1998), jusqu’à Au fond du trou, probablement son corpus le plus abouti.


Biographie

Né en 1974 à Sluis, dans une famille où plusieurs générations se sont obstinées à représenter ce qui échappe au regard, Achille Bock entreprend d’abord des études de géologie avant d’abandonner la discipline, estimant que « la science nommait trop rapidement les trous ».

Diplômé des Beaux-Arts de Rotterdam après avoir soutenu un mémoire intitulé Vers une esthétique de la cavité ordinaire, il développe une pratique photographique où chaque prise de vue procède d’un protocole simple : attendre qu’il ne se passe presque rien.

Son travail a notamment été montré lors des expositions :

  • Topologies du manque, Palais de Tokyo, Paris ;
  • Soft Collapse, WIELS, Bruxelles ;
  • After Ground, De Appel, Amsterdam ;
  • Le Sol des Apparences, CAPC, Bordeaux ;
  • Sous la Surface du Visible, Villa Arson, Nice ;
  • L’Anthropocène Horizontal, Frac Bretagne ;
  • Excavating the Everyday, Kunsthalle de Mulhouse.

Ses œuvres figurent aujourd’hui dans plusieurs collections publiques, bien que certaines aient momentanément disparu à la suite d’un affaissement de réserve.


Le corpus

Les vingt-six photographies réunies dans Au fond du trou ne documentent pas des paysages.

Elles enregistrent des états transitoires de disponibilité du sol.

Le chantier devient ici un espace où les catégories habituelles — architecture, sculpture, urbanisme, archéologie, accident — cessent momentanément de produire du sens pour laisser émerger une forme de vacance active.

À première vue, nous croyons reconnaître des fosses.

Puis des tranchées.

Puis des terrains vagues.

Puis nous comprenons que l’œuvre ne parle jamais des trous.

Elle parle de notre irrépressible besoin de leur donner une fonction.

Bock suspend cette nécessité.

Il refuse le spectaculaire de la catastrophe.

Il neutralise toute narration.

Il laisse simplement le vide accomplir son travail.

Chaque photographie semble ainsi occuper un espace intermédiaire entre ce qui a déjà eu lieu et ce qui ne commencera probablement jamais.

Cette temporalité hésitante confère à l’ensemble une qualité presque administrative du sublime.


Œuvres présentées

Étude n°12 pour un effondrement sans conséquence (2019)

Tirage pigmentaire.

L’image montre une excavation dont l’origine demeure indécidable.

Le spectateur hésite entre chantier communal, œuvre de land art ou oubli collectif.

Cette indécision constitue précisément le sujet de l’œuvre.


Sans titre (La terre se souvient mieux que nous) (2021)

Impression sur papier baryté.

Le geste photographique ne documente pas la profondeur mais la possibilité même d’en faire l’expérience mentale.

Le vide cesse alors d’être un manque pour devenir un opérateur critique.


Plan de coupe pour une mémoire municipale

Diptyque.

Deux photographies rigoureusement identiques sont présentées côte à côte.

Le cartel précise que l’une a été prise trois secondes plus tard.

Cette différence temporelle, pratiquement imperceptible, interroge la stabilité des récits territoriaux contemporains.


Zone meuble VII

Pigment print.

La terre retournée y compose un monochrome brun dont la richesse chromatique dialogue avec l’héritage de Rothko tout en assumant une proximité revendiquée avec les travaux de terrassement départementaux.


Au fond du trou

Œuvre éponyme.

Il serait tentant d’y voir un trou.

Ce serait oublier que Bock travaille moins sur les formes que sur les conditions de possibilité de leur interprétation.

Ce que nous regardons n’est peut-être pas une excavation.

C’est le moment où le paysage cesse momentanément d’être certain de lui-même.


Une pratique de la post-excavation

L’œuvre d’Achille Bock dialogue naturellement avec certaines recherches contemporaines autour du territoire et du paysage. On pense aux protocoles photographiques de Bernd et Hilla Becher, aux déplacements de Hamish Fulton, aux interventions discrètes de Richard Long ou encore aux relevés topographiques de Sophie Ristelhueber.

Mais là où ces artistes interrogent le territoire, Bock semble davantage s’intéresser à ce que le territoire préfère taire.

Il ne révèle rien.

Il creuse.

Conceptuellement.


Conclusion

Dans un contexte où la création contemporaine semble parfois condamnée à produire toujours plus d’élévation, d’immersion, de monumentalité et d’expérience, Achille Bock propose une alternative salutaire.

Descendre.

Moins comme un mouvement physique que comme une méthode critique.

Car le trou, chez lui, n’est ni un accident ni une destination.

C’est un espace de négociation entre le visible et ce qui renonce poliment à l’être.

En quittant cette exposition, vous ne regarderez plus les chantiers de la même manière.

Vous vous demanderez s’ils ne sont pas déjà des musées.

Et si chaque trou n’attendait pas simplement son commissaire d’exposition.

Nous vous souhaitons une excellente visite.

Et, conformément aux recommandations de l’artiste, nous vous invitons à regarder où vous mettez les pieds, sans jamais oublier que c’est précisément là que commence le paysage.