« Certaines chansons détiennent le pouvoir de dresser les poils des bras de l’auditeur, non pas d’extase mais d’embarras. Elles provoquent chez le sujet des sentiments troubles : du malaise, de l’incompréhension, de la consternation parfois, de l’effroi occasionnellement, une hilarité nerveuse bien souvent.  »                                            Propos de d’accueil du site « Les perles de la navrance »

Quoi de mieux pour présenter ce que nous pouvons ressentir à la première écoute de l’art brut musical ? Sous vos yeux et vos oreilles étourdis se présente un univers marginal vis-à-vis de l’industrie de la musique. Ce microcosme, les anglophones le nomment Outsider music. Attention mesdames, mesdemoiselles et messieurs… Stop. Il faudra absolument éviter de paraître pour un Monsieur Loyal, car il ne s’agit pas de foire aux monstres. Si ce propos le devenait, il ne prendrait ce visage que sous nos froids et moqueurs regards. Les personnes présentées dans cet essai ont un parcours de vie atypique, sont atypiques. Elles savent à peine jouer et chanter la musique. Mais elles tentent par la force et la conviction de leurs messages à percer la bulle. S’exprimer. Nous parlons. 

  • Définition

Tout d’abord rappelons l’anglicisme du mot outsider. Ce terme signifie « hors des codes » ou « hors des sentiers battus ». Sur le plan humain les « outsiders », se traduit littéralement « gens en dehors » . Souvent indescriptible en tant que genre (nous y reviendrons), c’est une musique jouée totalement à l’instinct,  connaissant une faible distribution ainsi qu’une promotion quasi nulle. Afin de ne pas louper avec des termes trop techniques et auto-satisfaits, on tentera la passerelle d’Outsider Music avec la peinture: Art brut musical. ça devrait parler plus. 

  • Proposition artistique

Bien. Nous avons tenté de définir techniquement ce qu’est Outsider Music. Maintenant voici  3 points sur ce qui peut définir un artiste musicien outsider :

  1. Autodidactisme: Les outsiders peuvent être autodidactes. C’est-à-dire que la plupart d’entre eux n’ont jamais suivi un seul cours de musique ou d’instrument, et leurs démarches compositionnelles ne se font que par l’instinct. Il y a un manque de soucis des règles du jeu. Ils peuvent composer des chansons en ignorant les standards musicaux, ou/et contourner ceux-ci (sciemment ou non). Soit parce « qu’ils n’ont aucune formation musicale, soit parce qu’ils refusent de se soumettre aux règles musicales » (Becker,définition des francs tireurs , Les mondes de l’art. Paris, Flammarion, 1980, rev 1988) Cependant par la motivation et la détermination, ils iront au bout d’une course avec leur propre « jeu de cartes ».
  2. Underground : de plus le  terme d’Outsider music va au-delà de l’amateurisme. Il représente certes les auteurs compositeurs qui ne font pas partie de l’industrie musicale. Mais généralement un outsider n’atteint jamais une popularité auprès du grand public. Forcément « underground » (trd : confidentiel), il devient un objet culturel de niche. Il connaît une faible distribution ainsi qu’une promotion quasi nulle ; ces artistes font leur renommée par bouche à oreille, la plupart du temps parce que leurs œuvres sont recherchées par des collectionneurs.
  3. Une certaine excentricité : la majorité de ces artistes sont appréciés pour la singularité de leur art, unique, sans compromis, tout en restant créatif. Leurs créations peuvent nous sembler humoristiques ou obscènes.  Chants a cappella, accompagnés avec des appareils automatiques (bandes karaoké, claviers arrangeurs, boîtes à rythmes)  ou encore divers instruments non accordés (percussions, pianos, guitares…). Ce sont des personnes atypiques, excentriques, se situant dans une marge sociétale. Certains d’entre eux sont reconnus pour avoir des troubles pathologiques.

Nous commençons à nous plonger dans le vif du sujet. Chansons atypiques, déglinguées, fragiles, sincères…Avec ci-dessous un extrait à brûle-pourpoint de Mark et Lois Kennis, sous les commentaires d’un confrère , Irwin Chusid. Voici l’anecdote. Le Hawkeye Jamboree show (Professional Musician & Entertainers Club of Iowa) propose de faire passer sur scène des artistes amateurs sur la scène de leur ville. Il y a quelques années ils reçoivent parmi la  multitude de cassettes vidéo ( l’objet vous donne le contexte de la date)  « I’m lazy and crazy, une interprétée par Mark et Lois Kennis:

Remontons notre temps

Il est possible qu’à la vue et à l’écoute de la première vidéo, le voyage s’arrête ici pour certain(e)s d’entre vous. Dommage. Car parfois c’est avec un long fil de temps enroulé que notre passe d’un état à un autre. Prenons l’exemple de la bande de gamins que nous étions. Sans aucune nostalgie, nous menons l’enquête avec un regard antérieur et nécessaire afin de bien comprendre la démarche. Nous aimions le ridicule, le décalage et la gaudriole. Notre enfance musicale fut un jeu de piste. Nous étions de jeunes chineurs de brocante en quête de trésors cachés. Nous faisons vinyles et cassettes audio de nos parents. Puis nous nous retrouvions avec nos trésors respectifs à troquer et partager telle une réunion Tupperware :

« – Alors quoi de neuf ? Qu’avez-vous trouvé ? »

« – Ecoutez ça les gars !! ».

Et comme rituel nous étions comme des baleines, dans des rires aiguës et sous des pleurs hystériques à l’écoute de certains Plastic Bertrand, Pit et Rik, Anarchic System, Sintony, La famille des Bots, Ringo, Jean Pierre Sauser

Mais c’est dans une nuit d’adolescence insomniaque que le chef d’œuvre du mystère se produisit. À minuit, juste après la pendule bouillonnante,  dans l’entrebâillement d’une nuit chaude et sans fin, parmi les clips les plus tapageurs du moment, m’apparut le clip vidéo le moins cher et le moins produit qu’il me fut donné de saisir. Voir et découvrir un homme noir en costard (rien d’étrange jusqu’ici) chanter sa chanson, mais avec une qualité sonore et vidéo très amoindrie en comparaison des petits camarades contemporains de jeu du petit écran.  Aussi les couleurs du clip présentées étaient troubles psychédélisme au point de m’en demander si mon poste ne fut pas déréglé.  À moins que ça ne fut le sien… ça ce fut sur l’aspect visuel. Puis une étonnante détonation. Découvrir sa danse mal assurée, mouvant comme un félin blessé fut une surprise de plus. Sa voix comme  approximative a un son global faible… voire dégueulasse. Une sorte de punk de la chanson quoi! Enfin ses paroles étaient toutes aussi étranges. Parmi les Marilyn Manson, 740 boyz Corona, Axelle Red, celui-ci devint étrangement le plus cher à mes yeux ! Hagard. Badaud. Surprise. Et j’ai simplement dit :

« -Oh putain ! ». Itoura Moussongo.

Qui est ce type ?

Alors je veux tout savoir sur lui : discographie, autres clips existants. Je fouine les rayons de musiques World, demande aux disquaires. Si ce gars là passe sur M6, c’est qu’il doit vendre non? Ce qui est sûr, c’est que dans cette marchandise étalée des produits les plus puissants, c’est le frêle poisson qui m’avait pêché. Et de ces clips prometteurs et promotionnés je ne retenais plus que lui. Perle de la navrance? Art brut musical? Outsider? Je n’avais pas ces termes-là. Mais ce qui était certain, c’est qu’il m’avait offert l’épuisette à papillonner au fil des années dans une recherche de plus en plus affolée, forte d’un appétit vorace ! À découvrir des artistes de la chanson  paraissant mauvais, extrêmement mauvais même, la définition et la vision se taillaient comme un simple caillou, précieux dans ma poche. Mais au fil du temps, c’est autre chose qui a germé. Un focus plus tendre, une essence.

ATTENTION !!! Itoura Moussongo humble avis ne fait preuve d’aucun trouble psychique. Il s’agit ici  par sa référence de montrer l’origine musicale de ces recherches.

C’était une chanson d’amour. Que direz-vous de plus banal? Mais  les mots choisis, la syntaxe, l’intention paraissent pour certains déstabilisant, à s’échapper d’un genre musical défini:

Si de ton côté le feu s’est éteint,
La moindre des choses c’était de m’informer
Ces derniers jours, la rivière n’était pas si profonde.
Cela t’a irritée t’es partie.
Maintenant que le barrage alimente toute la région,
Je nage mieux je n’ai plus de partenaire, Steph.

{Refrain}
Parle moi d’amour, de tes tristesses, tes envies.
Doudou Doudou Doudou ma midou. {x2}

NOM: Cela t’a irritée t’es partie. Gamin je comprenais « cela t’a irrité tes parties. Qui forcément n’a rien à voir, mais avec la loufoquerie des paroles entendus, je laissais place à cette phrase. Petite digression, mais qui aura son importance au fil des articles. Sur la compréhension.

le « ? »

Il faut oublier le terme outsider comme un étiquetage musical. Il ne convient pas aux nomenclatures des disquaires, sociologues, rédacteurs d’un mouvement musical tel qu’il soit. outsider n’est pas un genre en soi, mais inclut différents styles, qui ne rentrent pas dans une catégorie spécifique. Nous proposerons des points d’ancrage. Le rapport du public lambda, connaisseur ou averti . Ce que l’on qualifie d’Outsider music n’est pas un genre en soi, mais inclut différents styles, qui ne rentrent pas dans une catégorie spécifique. Attention!  Outsider n’est ni un courant ni un genre musical. Mais il offre souvent un genre indescriptible et joué à l’instinct.              » – Comment réunir tous ces artistes en un genre « outsider » ? « – C’est inclassable.  » Une musique comme «cinglée et visionnaire», où tous les chemins mènent essentiellement un seul endroit: sur le bord.

Conclusion

 Synthétisons  le focus de cette première approches par trois idées:

  • Approches autonomes : nos artistes en goguette sont loin du programme d’accompagnement de professionnalisation de la musique. Ils/elles sortent leur épingle (ou non) du jeu en faisant leurs propres règles. Votre voisin peut être un artiste outsider.
  • Art brut musical: quand on évoque l’art brut , on pense peinture , art plastique, art pictural (ndlr: ce sujet sera ré-abordé). Quid de l’art sonore? Y-a-t-il débat houleux ou incapacité à déterminer un autre esthétisme ,surtout quand la composition et l’interprétation nous échappent ?

 Une nécessité collective: Que l’on s’en dédaigne : nos visages sous les rires, n’en sont que plus grimaçants. Et c’est ici que l ’art brut reprend ses droits. Dès lors, à ces approches autonomes, cet art brut musical nous interroge sur l’action de dépeindre une société de manière musicale. Revenir à considérer l’artiste: une personne simple. Reconsidérer la personne en situation de handicap: une simple personne. Cela devient une nécessité collective.