Par Yacine Synapsas

« Dans sa mise en scène Eric Ferrand fait de la musique un des acteurs du drame…liés au monde contemporain strié de dissonances…le son construit l’espace et mêle les temps. »

Quoi de mieux pour présenter le travail d’Eric Ferrand ? Dans le cadre de mon travail sur « Approches autonomes, art brut musical : une nécessité collective »,  j’ai pu écouter sur le 3ème volume de Music In Margin : Inside out music (Label Sub Rosa) quelques extraits issus de L’Oreille Interne. Pendant cette œuvre trop forte pour ne la laisser qu’en extrait, je voulais en savoir plus. Un CD existe. Dès lors j’ai ricoché de contacts en contacts afin d’arriver à Eric FERRAND, son compositeur. Eric FERRAND, le guitariste et chanteur du groupe de cold wave Resistance pendant les années 80 ?

L’Oreille Interne. Eric FERRAND  a réalisé des rencontres sur un 6 mois, en accord avec les patients du C.H.S. La Chartreuse de Dijon. 19 portraits musicaux réorchestrés par des violoncelles, guitares et parfois d’autres instruments. Un confessionnal libre fait de parcours, de chansons où chaque pièce cerne la promiscuité d’un terrain tourmenté ou amusant …. L’orchestration suit les traits, les magnifiant sous notre jour. Cette construction prend la dimension au-delà d’un documentaire : L’Oreille Interne est une carte hors du temps, une parole à notre regard acquitté d’espaces clos.

Présentation

  1. Pourrais-tu brièvement te présenter (carrière et démarche artistique) stp ?

D’abord musicien (guitare chant dans « Résistance » de 86 à 92) puis compositeur de musiques de scène (théâtre, danse) et d’installations sonores, je suis passé à la mise en scène (vers 2000) de spectacles de théâtre musical, dont j’assure également les compositions musicales. Depuis 2 ans, je joue à nouveau de la guitare (préparée) dans les spectacles que je mets en scène, autour de l’écriture de Michaël Glück (« Proférations de la viande », « l’Espèce » et la prochaine création « Performants ! »)

  1. D’où vient le nom de la compagnie « L’Oreille Interne» ?

Du CD « l’Oreille Interne ». J’avais ce projet en tête depuis quelques années, je l’ai lancé en même temps que la Cie, le nom m’a paru adéquat à la fois pour le projet de CD en HP et pour la suite des créations. Il s’agit de faire entendre, de rendre audible et musical ce que nous ou chacun portons intimement.

La parole

  1. La parole prend une place extrêmement importante dans ton travail (On ne dit rien, Performant, Proférations de la viande, Proférations solitaires). Pourrais-tu nous en dire plus stp ?

En tant que compositeur, je recherche l’environnement sonore qui permet le mieux de porter la parole, de la rendre audible, de la faire entendre « mieux », de la faire résonner, de la rendre musicale ou de souligner sa musicalité. Je tente un équilibre -toujours différent en fonction du texte, du sens- entre la puissance d’évocation, d’imaginaire, de sensations produites par le son (capté, concret, instrumental, vocal…) et la force des mots, leurs sonorités, les sens possibles, la fragilité de la parole humaine, le corps des acteurs.

  1. Et à contrario, dans la création virtuelle ! On n’a l’impression que le visuel tient parole, non ?

Tout à fait ! C’était le but : montrer la place grandissante de l’image au détriment de la parole, de l’échange, du dialogue, de la relation. Mais aussi les modifications comportementales, sociales, relationnelles induites par les nouvelles technologies. Le jeu de l’acteur s’apparente au cinéma muet.

L’Oreille Interne : le CD

Maintenant je souhaite revenir sur le travail avec Centre Hospitalier Soins « La Chartreuse » de Dijon atteignant la composition de  L’Oreille Interne (NDLR : De septembre 95 à mars 96, à raison d’une matinée par semaine)

  1. Comment est né ce projet ?

De mon désir d’explorer une « matière sonore » particulière, chargée du vécu de chaque personne rencontrée. Déjà cette même envie d’interaction son/sens, musique/parole, notes/mots. Je pressentais une richesse à la fois sonore (le lieu et ses sons, les voix des participants…) et humaine (le récit, le vécu de chacun, la rencontre…) source de stimulation, de créativité. Je crois aussi avoir eu le désir de mieux me connaître, à travers ces rencontres particulières. Je n’ai pas été déçu ! Cette expérience ne m’a pas quittée et le CD poursuit sa vie puisque je continue à le diffuser après toutes ces années.

  1. Nous imaginons le cliché de l’artiste scénique sur des espaces ouverts. Peux-tu nous expliquer la démarche des espaces clos ?

Pour ce projet, je voulais « faire sortir » une parole généralement confinée, inaudible. Qui sont ces personnes plus ou moins provisoirement isolées ? J’ai réalisé rapidement qu’il s’agissait de nous tous, que tous un jour pouvions être là, chacun à notre façon, avec nos faiblesses particulières. J’ai compris alors pourquoi j’avais entamé ce projet : transmettre cette expérience vécue, faire écouter ces voix afin que nous entendions qu’il s’agit de nous tous, de chacun d’entre nous.

  1. Au-delà de la rencontre, semblerait-il que la parole prenne également dans cette œuvre un rôle majeur ?

C’est l’articulation de chaque morceau, tout est basé dessus et autour. Je cherchais d’abord le rythme de la parole, en travaillant sur les silences, mais sans couper à l’intérieur, afin de ne pas en altérer le contenu, ce qui s’apparenterait à de la manipulation. Le thème musical venait ensuite, éclairé par les ambiances sonores des lieux (couloirs, voix, portés, personnel soignant, lieux de vie commune…). Aucun morceau n’a été écrit en partant de la musique.

  1. On sent très clairement une inspiration et direction musicale qui varie selon les rencontres. Pourrais-tu nous en dire plus stp ?

J’ai en effet choisi de me poser la question de la place du son et de la musique pour chacun des participants. Qu’est-ce qui sert le mieux cette parole : un environnement type musique film, un accompagnement presque « chanson », une cellule répétitive qui met en valeur la musicalité de la voix, une texture sonore brute et tendue rendant compte de l’état émotionnel ? Le fil conducteur était l’instrumentation : violoncelle, guitare et sonorités du lieu intégrées à la partition. J’ai d’ailleurs choisi le violoncelle comme support principal car je n’en jouais pas ! Je voulais une instrumentation fragile, « humaine », avec ses failles, en quelque sorte être sur un pied d’égalité avec les personnes rencontrées.

  1. Le premier titre « Pierre » donne le ton. Il marque tant par sa musique et son texte qu’un grand coup nous  introduit dans cet album. Comment as-tu choisi l’ordre des rencontres  pour le CD?

J’ai cherché l’équilibre et l’alternance entre des pièces plus tonales et d’autres plus brutes, entre tempi lents et rapides, entre les tonalités de chacune, entre le contenu des paroles (certaines plus chargées que d’autres), exactement comme pour un disque de Rock !

  1. Sur le morceau « Nicolas », il y a quelque chose qui bute puis s’ouvre comme une fleur, figurant dans le style baroque. Qu’en penses-tu ? Un autre type d’écriture pour toi ?

La construction musicale s’appuie sur le protagoniste. Effectivement, il bute, il ne retrouve pas la fin d’ « Au clair de la lune », il reprend plusieurs fois, avant de finalement se raconter. Il termine en disant qu’il avait envie de me gifler, mais qu’il ne l’a pas fait. On m’entend le remercier ! Pour le violoncelle, je voulais une ligne harmonique la plus loin possible de l’original, tout en restant tonale. Il y avait dans ce récit (surtout vécu en direct) une urgence, une tension, une incertitude et en même temps une extrême fragilité qui m’ont beaucoup touché. Nous avons enregistré le dernier jour de ma présence au CHS, il avait refusé les invitations jusque là et s’est décidé quand il a su que je ne reviendrai plus…

  1. Certaines rencontres sont à mon sens très poétiques, aussi surréalistes que éloquentes : j’me suis manquée… j’ai les lèvres qui piquent … la croisière s’amuse… Soleil, toi qui viens de loin, toi qui fais du soleil au fond des yeux. Qu’en penses-tu ?

C’est ce que j’espérais trouver en rêvant à ce projet, sans savoir à quoi m’attendre concrètement ! La prise de médicaments et l’état psychique du moment rendaient la parole parfois difficile, incertaine, ou libre et exaltée, produisant des chocs sémantiques, des images singulières où beauté et souffrance se mêlent de façon troublante. Je me suis également beaucoup appuyé sur l’humour, le recul voire la clairvoyance dont faisaient preuve nombres de personnes rencontrées.

  1. « Youssef» me fait penser à A.Bashung  par ses intonations, ses inflexions vocales. Comment as-tu aperçu la musicalité de chaque patient en studio ?

Lors d’entretiens de ce type, je suis totalement à l’écoute de la personne et à l’affût de la musicalité de sa voix, de son timbre, de ses inflexions…sachant déjà que je vais travailler musicalement sur ce « matériau », je suis déjà en mode « composition musicale ».  L’étape suivante consiste à développer cette musicalité, parfois bien cachée, par le jeu des sonorités, instrumentales et concrètes. Je voulais une respiration musicale propre à chaque personne et proche de chaque personne, en me fiant à ce que j’avais perçu pendant l’entretien en plus de ce que j’avais sur les enregistrements. J’ai beaucoup utilisé leur souffle, leur respiration, leurs sons particuliers (toux, tics, raclements de gorge…) afin de les rendre le plus présent possible.

  1. Youssef est le seul patient rencontré 3 fois sur cette période. Pourquoi ?

Il m’attendait tous les lundis matins devant la porte du bureau qui m’avait été alloué. C’était mon fidèle premier client, il avait intégré cette séance dans son parcours hebdomadaire car il aimait chanter et connaissait de nombreux chants turcs, qu’il souhaitait me faire enregistrer. Je possède des heures de ses enregistrements (une heure par semaine pendant six mois !). Sa particularité était que, selon son traitement et son état, il pouvait chanter relativement clairement ou d’une voix totalement cassée, quasi inintelligible. Certains jours je le comprenais, d’autres pas un mot. Pour l’entretien, je ne donnais pas de consigne, je ne questionnais pas, afin de ne pas orienter la réponse. Je présentais le projet, me présentais comme compositeur, et souvent le sujet portait sur la musique, qui joue un rôle important pour beaucoup dans cette situation de « retrait ». Certains ont spontanément voulu chanter ce qui évite d’en dire trop, quoi que… et j’ai capté ce qui se passait, en essayant de ne pas orienter le contenu tout en encourageant et alimentant la prise de parole.

  1. Les titres François, Nicolas, Marguerite, proposent une vraie rencontre entre musique de chambre et pot-pourri populaire. Quel regard là-dessus ?

Le contenu est le reflet des gens rencontrés : leur culture, populaire ou savante, leurs souvenirs, leurs problèmes passés et actuels, leur mode d’expression… J’ai tenté de maintenir mon cap, même lorsque la teneur des enregistrements pouvait me laisser perplexe quelques fois. Et il y avait un tel charme dans ces voix, dans l’interprétation de ces mélodies désuètes, cela véhiculait tellement autre chose que les bluettes originales que la confrontation avec l’instrumentation minimaliste à corde, sa chaleur, son intimité, m’a paru évidente.

  1. Ensuite, quelques années plus tard, tu as présenté un concert-lecture interprété par 14 élèves en musicologie à l’Atheneum les 16 mai et 29 octobre 2002. Peux-tu nous expliquer la suite de cette démarche stp ?

L’Atheneum m’a proposé un parcours avec des étudiants en musicologie. J’ai choisi de travailler à partir de l’Oreille Interne, en adaptant avec eux les parties instrumentales en fonction des musiciens présents (plusieurs flûtes, piano, bois, cuivres…). Je leur ai proposé de s’approprier un texte et d’entreprendre un travail autour de la parole en scène. Il ne s’agissait pas vraiment de théâtre, il aurait été ridicule qu’ils tentent d’incarner des « fous », surtout au vu de la démarche et du contenu du CD, mais plutôt de poésie musicale. Ils ont été excellents, très justes et sensibles, pas de faute de goût ! L’expérience a été très forte pour tout le monde, public inclus en fin de parcours.

  1. Enfin que gardes-tu de L’Oreille Interne 20 ans après?

Dans mon travail, une manière d’envisager ou de questionner la place de la musique par rapport à la parole. Une manière d’envisager l’entretien individuel, la rencontre à objectif artistique qui débouche sur la rencontre humaine,  la disponibilité à l’écoute. Une expérience unique.

Actus

  1. En ce moment, tu joues des professions solitaires. Peux-tu nous dévoiler cette œuvre stp ?

Le titre est désormais « l’Espèce ». J’ai repris le titre original de l’auteur. Cela fait partie d’un cycle autour de l’auteur contemporain poète Michaël Glück que j’ai intitulé « Proférations de la viande ». Ici, je suis seul en scène, texte, musique et visuel. Une guitare préparée –à l’archet, frappée, larsen…un tourne disque à 45 Tours rayés, des lampes à Led, une fin avec vidéo… voici les outils pour cette nouvelle aventure que j’adore jouer. Et cette fois-ci, c’est moi qui ai la parole ! Il s’agit de poésie contemporaine plus que de théâtre. Le texte propose un rapport au public assez inédit, questionnant la place de celui qui parle, et celle de celui qui écoute, ouvrant ensuite sur l’implication de chacun dans le monde et dans la perpétuation des horreurs. Jamais donneuse de leçon, c’est une langue magnifique, totalement originale et inventive mais aux abords simples, ouvrant des horizons en laissant une place au spectateur dans l’élaboration, la manifestation du sens. Un beau coup de poing littéraire que j’ai eu envie de porter. Ce spectacle se joue partout, entièrement autonome, il ne nécessite qu’une prise de courant, il ne coûte pas cher, je pense et espère le jouer beaucoup et longtemps !

Profitons de la viande…et.. Proférations solitaires : une prolifération positive?

J’ai la chance de travailler avec un auteur contemporain, Michaël Glück, depuis deux ans. C’est passionnant d’échanger directement avec un auteur. Son écriture me donne une liberté totale au plateau, elle me stimule, on peut tout essayer. Mes derniers spectacles sont désormais plus libres, moins figés. Ils bougent selon les lieux, sont ouverts à des parts d’improvisation, ils laissent la place à l’expression du moment dans un cadre bien intégré.

  1. En somme nous pourrions penser que l’ensemble de ton œuvre résonne comme une « résistance », non ?

Dans le choix du nom « Résistance » j’ai toujours regretté la connotation « arrêtée », « figée » comme arc-boutée sur des positions, ce qui indiquerait quelque chose de rétrograde, réactionnaire, passéiste, ce qui n’est pas mon cas je pense. Et pourtant il y a bien sûr dans mon travail une tentative de réaction par rapport aux normes et effets de l’économie libérale, une volonté de créer des échanges non commerciaux, non financiers par le partage d’expériences humaines et artistiques. J’aimerais pouvoir résister aux attaques et avancer en même temps ! Je rêve toujours de progrès social, de meilleures conditions de vie, de travail, et face aux extrêmes droites appelées pudiquement aujourd’hui populisme, oui, je tente de résister dans mon travail et dans mon engagement personnel.

De nouveaux projets ?

D’abord tourner « l’Espèce », le jouer cette saison et les prochaines. Ensuite la création du prochain Glück : « Performants ! » que nous jouerons notamment au festival Musiques Actions de Vandoeuvre lès Nancy en mai 18.

Un grand merci  à Eric pour avoir pris le temps de répondre  à ces questions.