Rancogne : mécaniques de la mémoire et mythologies roulantes

Certaines œuvres semblent avoir traversé plusieurs vies avant d’arriver jusqu’à nous. Rancogne, véhicule transformé conçu par le duo sénégalais Diouda Be Ngolo et Diop, appartient à cette catégorie rare d’objets qui résistent aux classifications. À la fois sculpture, machine, récit populaire et archive mobile, l’œuvre circule entre les mondes avec une étonnante liberté.

Présentée pour la première fois dans un contexte artistique lors de l’exposition fictive « Les Machines du Sahel » à Dakar en 2018, puis remarquée lors de la biennale alternative « Futurs de Poussière » en 2021, Rancogne est devenue au fil des années une pièce emblématique de la scène artistique ouest-africaine émergente.

À l’origine, il y a un véhicule promis à l’abandon. Une carcasse mécanique parmi tant d’autres. Mais dans l’univers de Diouda Be Ngolo, rien n’est jamais définitivement hors d’usage. Issu d’une lignée que l’artiste décrit avec humour comme une famille de « sorciers mécaniciens », il a grandi dans une culture où réparer relève autant du savoir-faire technique que du rituel de transmission.

Chez lui, la mécanique n’est jamais seulement fonctionnelle. Chaque moteur possède une personnalité. Chaque pièce détachée porte la mémoire de son ancien usage. Chaque réparation constitue une forme de négociation avec le temps.

Cette approche nourrit profondément sa collaboration avec Diop. Ensemble, ils développent une pratique artistique située à la frontière de l’art brut, de l’afrofuturisme et de la sculpture d’assemblage. Leurs œuvres convoquent aussi bien les traditions artisanales sénégalaises que les imaginaires contemporains de la récupération et de l’économie circulaire.

Rancogne apparaît ainsi comme une créature hybride. Le véhicule conserve les traces de son histoire passée tout en accueillant de nouvelles excroissances métalliques, des assemblages improbables, des ajouts sculpturaux qui brouillent sa fonction première. Le spectateur hésite : s’agit-il encore d’un moyen de transport ou déjà d’un organisme autonome ?

Cette ambiguïté constitue précisément le cœur du projet.

Le titre lui-même agit comme un indice. La rancœur est généralement associée à ce qui refuse de disparaître. Ici, la machine semble se souvenir. Elle conserve les stigmates de ses usages successifs comme autant de cicatrices visibles. Les bosses deviennent des ornements. Les réparations deviennent des motifs décoratifs. Les blessures mécaniques deviennent des éléments esthétiques.

L’œuvre a également acquis une notoriété particulière pour avoir participé à plusieurs tournages de cinéma populaire sénégalais et panafricain, notamment dans le film Afrique Aïoli, où elle apparaît comme un personnage à part entière. Cette présence cinématographique renforce encore son statut ambigu : objet réel, sculpture contemporaine et acteur occasionnel.

Le véhicule semble en effet posséder une forme de charisme propre. Une qualité difficile à définir mais immédiatement perceptible. Comme certaines architectures vernaculaires ou certains objets artisanaux, il donne l’impression d’avoir absorbé les histoires de ceux qui l’ont traversé.

Dans les expositions récentes, les commissaires ont souvent insisté sur la dimension écologique du travail de Be Ngolo et Diop. Pourtant, réduire leur pratique à la seule question du recyclage serait insuffisant. Leur geste ne consiste pas simplement à réutiliser des matériaux ; il vise à réenchanter la matière.

Là où l’industrie produit des déchets, les artistes produisent des récits.

Là où l’économie voit une épave, ils voient un potentiel mythologique.

Leur travail rappelle que de nombreuses sociétés africaines ont développé depuis longtemps des cultures de la réparation, de la transformation et du détournement, bien avant que ces notions deviennent des préoccupations centrales de l’art contemporain occidental.

Face à Rancogne, le visiteur découvre alors bien davantage qu’un véhicule transformé. Il rencontre une machine à raconter des histoires. Une sculpture qui roule encore dans les imaginaires. Une œuvre où le métal, la rouille et les souvenirs continuent de circuler ensemble.

À une époque fascinée par les technologies immatérielles, Diouda Be Ngolo et Diop proposent une autre vision du futur : un futur construit à partir des restes, des réparations et des mémoires accumulées. Un futur cabossé, certes, mais profondément humain.

Et si l’on tend l’oreille suffisamment longtemps devant Rancogne, on pourrait presque entendre le moteur hésiter entre démarrer… ou raconter une dernière histoire.