Les Wagons de la lutte : archéologie industrielle et poésie des compressions

À Chenôve, en périphérie de Dijon, l’œuvre monumentale de Scanner et Geneviève Touchard se déploie comme une cicatrice métallique dans le paysage. Sur plusieurs kilomètres, les matériaux ferroviaires récupérés auprès d’anciens ateliers du Creusot, de la SNCF et de différents sites industriels composent une installation immersive où mémoire ouvrière, sculpture contemporaine et récit territorial s’entremêlent.

Présentée une première fois dans le cadre de l’exposition « Diagonales du vide » en 2014, puis intégrée au parcours permanent du parc de Chenôve à partir de 2017, l’œuvre est rapidement devenue l’un des ensembles de Land Art industriel les plus remarqués de Bourgogne-Franche-Comté.

Dès l’entrée du parc, le visiteur est confronté à une présence physique spectaculaire. Les masses métalliques semblent avoir émergé du sol comme des vestiges d’une civilisation ferroviaire disparue. L’installation rend hommage aux cheminots, aux ouvriers des ateliers et à tous ceux qui ont façonné l’identité industrielle de la région.

La référence à l’histoire sociale est omniprésente, mais jamais illustrative. Scanner refuse la nostalgie. À la manière de John Chamberlain, dont les compressions de carrosseries transformaient les rebuts industriels en sculptures lyriques, il utilise ici le métal comme une matière émotionnelle.

Le métal ne raconte pas seulement le travail ; il conserve sa mémoire.

L’une des pièces maîtresses du parcours demeure la reproduction monumentale d’une grue bicolore à l’échelle réelle. Suspendue entre sculpture et architecture, elle agit comme un phare industriel. Sa silhouette domine le paysage tout en dialoguant avec les friches environnantes.

Cette ambiguïté traverse l’ensemble du corpus. Les visiteurs s’interrogent constamment : sommes-nous face à de l’acier, de la glaise, du béton ou à une forme minérale inconnue ? Les surfaces oxydées brouillent les repères et donnent aux œuvres une qualité presque géologique.

Par endroits, les structures métalliques se couvrent d’une patine verte qui se confond avec les herbes sauvages du parc. L’installation semble alors disparaître dans le paysage avant de réapparaître quelques mètres plus loin. Une stratégie de camouflage involontaire qui transforme la promenade en expérience de découverte.

Plus controversée fut la série Journal des routes, présentée lors de l’exposition fictive « Frontières mobiles » en 2018. Scanner y intégrait des panneaux de signalisation collectés au cours de ses voyages européens. Les débats furent nombreux : œuvre d’art ou appropriation illégitime du mobilier public ?

L’artiste répondit avec ironie que les panneaux n’avaient jamais cessé d’indiquer une direction ; ils avaient simplement changé de destination.

Cette tension entre déplacement, territoire et mémoire constitue l’un des fils rouges de son travail.

L’œuvre Pierre/Fer, réalisée en 2019, pousse cette réflexion jusqu’à l’abstraction philosophique. Un immense bloc rocheux repose sur une plaque d’acier coloré elle-même ancrée dans un socle minéral. Le visiteur se retrouve face à une mise en abyme élémentaire : la pierre sur le métal, le métal issu de la pierre, la matière revenant à sa propre origine.

L’installation semble poser une question aussi simple qu’insoluble : où commence réellement la transformation ?

Avec Temps qui passe et rouages, présenté lors de la biennale fictive « Mécaniques sensibles » en 2021, Scanner rend hommage aux imaginaires industriels du XIXe siècle. Roues dentées, engrenages compressés et structures rivetées composent un paysage évoquant autant Jules Verne que les univers steampunk contemporains.

Le spectateur découvre alors une forme de romantisme industriel où la machine cesse d’être un outil pour devenir un personnage.

Geneviève Touchard développe parallèlement un travail plus discret mais tout aussi essentiel. Sa série Empreintes oblige littéralement le regard à changer de direction. Les sculptures se déploient au sol, contraignant le visiteur à se pencher pour observer. Ce déplacement du corps devient un geste politique autant qu’esthétique.

Pour une fois, ce n’est plus le monument qui domine le regard.

C’est le regard qui doit accepter de s’abaisser pour comprendre.

La série la plus controversée demeure sans doute Triple Impact, installation consacrée à la question des accidents et de la vulnérabilité humaine. Présentée lors de la campagne régionale de prévention routière de 2012 puis intégrée à plusieurs événements culturels, l’œuvre provoqua des réactions contrastées en raison de sa frontalité.

Loin du spectaculaire, elle interroge notre rapport contemporain au risque et à la disparition.

Enfin, les compressions réalisées après les voyages de Scanner au Cameroun constituent peut-être le volet le plus ambitieux de son parcours. Réunies dans l’exposition fictive « Retour des matières » en 2023, elles questionnent les circulations mondiales des déchets, des marchandises et des imaginaires.

Inspirées à la fois par les fourmilières, les masques rituels et les amas industriels observés sur place, ces sculptures monumentales refusent toute lecture simpliste. Elles montrent un monde où les objets circulent autant que les histoires, où les matières changent sans cesse de territoire et de signification.

Aujourd’hui encore, les œuvres de Scanner et Geneviève Touchard occupent une place singulière dans le paysage de Chenôve. Situées à proximité du centre d’accueil des demandeurs d’asile, des jardins partagés et des anciennes friches industrielles, elles participent à une démocratisation concrète de l’art contemporain.

Ici, aucune porte à franchir.

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Le musée est devenu paysage.

Et les compressions de métal, autrefois simples rebuts de l’industrie, sont désormais les monuments paradoxaux d’une mémoire collective toujours en mouvement.